| |  | Laurier
Lacroix enseigne l'histoire de l'art et la muséologie à l'Université
du Québec à Montréal. Sa recherche et son enseignement portent
sur plusieurs aspects des collections (histoire, politique, développement).
Il a publié, entre autres, sur le phénomène des acquisitions
massives et sur les enjeux actuels concernant les collections.
Comment
définir la collection ?Collectionner implique une
série d'actions. Ces gestes et ces décisions transforment l'objet
en un bien symbolique. Regroupés, les objets de collection, qu'ils soient
d'origine naturelle (écofacts) ou réalisés par les humains
(artefacts), permettent d'élaborer les interprétations propres aux
valeurs des personnes qui les possèdent et les fréquentent. L'objet-témoin,
l'objet de collection, devient objet identitaire. Rechercher. Trouver. Identifier.
Choisir. Organiser. Rechercher. Cataloguer. Conserver. Présenter. La collection
se définit selon une suite d'actions qui mènent son propriétaire
à réunir un ensemble de pièces qui, une fois rassemblées,
se structurent en savoirs, identités, discours et émotions. Ce
qui distingue un objet de collection, c'est qu'il a perdu la fonction d'usage
qu'il avait à l'origine pour gagner une fonction symbolique. Personne ne
dormira plus dans un lit de collection, le pichet ne contiendra plus de boisson
et la fine chaussure ne foulera plus le sol. En Occident, depuis plus de deux
siècles, les musées se sont multipliés et constituent des
lieux privilégiés où les sociétés conservent
et exposent les collections qui servent à nommer, à définir
et à diffuser leurs valeurs et leurs connaissances. La collection est au
cur même du concept de musée et de son existence. Elle est
une manifestation concrète de la mission du musée et de son unicité;
elle permet de définir l'identité de l'institution. Qu'il s'agisse
d'une collection municipale, régionale, nationale ou à caractère
international, la collection désigne son propriétaire, la personne
morale qui en a la responsabilité. Les collections sont liées
aux idéologies et aux représentations des individus qui les développent.
On ne se surprendra donc pas qu'elles soient empreintes des différentes
positions qui définissent la pensée et les actions humaines. Les
lois du marché capitaliste, par exemple, ont dirigé vers certains
musées mieux nantis les biens jugés les plus précieux, tout
comme des préoccupations à caractère écologique ont
modifié l'approche face au collectionnement au cours des 25 dernières
années de façon à mieux respecter le milieu d'origine et
à mieux l'intégrer au lieu d'accueil. Les objets collectionnés se divisent en deux grandes classes
d'objets : les écofacts (les spécimens naturels) et les artefacts
(les objets fabriqués par l'être humain). L'écofact est surtout
recherché comme support de la recherche scientifique et en sa qualité
d'indice de sa composition et de son contexte naturel d'origine; pour sa part,
l'artefact, l'objet matériel, est collectionné parce qu'il est porteur
de significations qui lui viennent de sa fabrication et de ses usages. Dans les
deux cas, la valeur de l'objet de collection se manifeste au contact d'autres
pièces, par le biais de la comparaison et de l'interprétation. Toutes
les collections publiques ne se constituent pas dans l'état de désir
et de quête constants qui caractérise le collectionneur privé.
Un collectionnement actif repose sur une cueillette passionnée. Devant
parfois compter sur peu de ressources financières, il permet d'acquérir
dans des champs de collectionnement bien ciblés des ensembles d'une grande
cohérence. Les collections dont la fonction est directement liée
à la recherche ou à l'éducation procèdent selon ce
principe. On peut distinguer ce mode d'appropriation des objets de ce que
l'on pourrait appeler le collectionnement par accumulation, qui consiste à
conserver et à regrouper les objets devenus désuets, ceux dont la
valeur d'usage disparaît au profit d'une valeur symbolique. Les collections
religieuses constituent un bon exemple de cette approche de la collection, alors
que les objets usuels, parfois précieux, sont protégés de
la destruction au fur et à mesure que les rites se modifient, que les modes
changent ou que les objets s'abîment. D'une autre manière, il est
dans la nature même des collections archéologiques de se former sans
tri, la norme étant de conserver ce que les différentes couches
de terrain permettent de découvrir. Toutes les attitudes et les
nuances existent entre ces deux pôles, et la collection est toujours la
résultante des personnes qui la constituent. L'établissement d'une
politique de collection permet aux responsables de musée de donner des
balises au travail de prélèvement et de cueillette qui s'organise
autour d'objectifs précis en fonction d'un programme de travail déterminé.
Les critères de sélection, les champs culturels, les secteurs disciplinaires
et les périodes historiques qui guident l'activité de collectionner
des conservateurs sont définis en fonction de la collection déjà
existante et des ressources humaines et matérielles dont dispose le musée.
Au Québec, les collections publiques sont relativement récentes,
même si elles réunissent parfois des objets très anciens.
Quelques musées (le Musée Redpath, le Musée des beaux-arts
de Montréal) sont plus que centenaires, mais la majorité de ceux
que l'on connaît aujourd'hui ont vu le jour au 20e siècle. C'est
donc dire qu'ils sont porteurs des désirs, des aspirations et des savoirs
d'une, deux ou trois générations tout au plus. Néanmoins,
malgré cette courte période, les collections publiques se sont développées
de façon à recouvrir plusieurs champs de connaissances et d'activités.
Les objets de collection sont des références qui permettent d'apprécier
des secteurs aussi divers que l'anthropologie et l'histoire, l'art et les sciences
naturelles, par exemple. Les musées conservent la mémoire matérielle
du Québec de même que les connaissances et les significations que
ces objets-symboles permettent d'évoquer et de construire.
| |