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numéro 11 (mars 1999)

ENJEUX est une publication de la Société des musées québécois. On y trouve le point de vue des membres de la Société sur différents sujets et plus particulièrement sur les questions touchant l'avenir des assises de la muséologie québécoise.

COMMENTAIRES DE LA SOCIÉTÉ DES MUSÉES QUÉBÉCOIS AU COMITÉ PERMANENT DU PATRIMOINE CANADIEN DE LA CHAMBRE DES COMMUNES

Le 25 février dernier, la Société des musées québécois était invitée, par le Comité permanent du Patrimoine canadien, à participer à une table ronde dans le cadre d'une tournée pan canadienne pour une étude du rôle du gouvernement fédéral à l'appui de la culture canadienne.

Résumons les ainsi : quelles ont été les actions positives du Ministère? celles qui n'ont pas fonctionné? quelles sont les conséquences pour notre secteur des nouvelles technologies et changements démographiques? qu'en est-il des effets de la mondialisation et de la libéralisation des marchés? quel rôle devrait jouer le gouvernement fédéral en regard de la culture?

À cette rencontre participaient des représentants du secteur patrimonial et la muséologie. Cette dernière était particulièrement bien représentée par ICOM Canada, le Centre Canadien d'Architecture, la Société des directeurs de musées de Montréal, le Musée McCord et le Centre des Arts Saidye Bronfman. Nous avons constaté qu'il y avait une grande convergence dans les interventions de chacun des organismes présents.

La Société des musées québécois a déposé le présent document qui souligne à nouveau le fait que le milieu muséal est apte à faire ses propres choix et qu'il n'attend pas d'un gouvernement qu'il lui dicte ce qu'il doit faire. Il attend plutôt un support et s'inquiète d'une certaine tendance à soumettre l'aide gouvernementale à l'agenda politique.

Texte intégral des commentaires soumis au Comité permanent du patrimoine canadien

Si l'initiative du Comité permanent du patrimoine canadien de procéder à une vaste consultation est appréciée du milieu muséal, force est de convenir qu'il est inquiétant de constater le silence du gouvernement canadien en cette matière à l'occasion du dernier discours sur le budget.

Avant de répondre aux points soulevés, rappelons quelques éléments essentiels.

D'abord, quel est le rôle des musées ?

1. Financement

Le Ministère du Patrimoine canadien a eu une influence considérable sur la muséologie canadienne entre autres par son action à travers le réseau de Parcs Canada ou par l'appui au Réseau canadien d'informatisation du patrimoine (RCIP). Mais les compressions budgétaires qui ont affecté les musées rendent dorénavant très périlleuses les conditions d'exercice de nombre d'institutions muséales.

Ce qui d'entrée de jeu permet d'affirmer que ce qui a fait très mal au secteur des musées, c'est la baisse importante des crédits du Ministère du patrimoine canadien accordé à celui-ci par le biais du PAM. Même si l'automne dernier on annonçait des crédits, il faudra plus que les deux millions annoncés pour récupérer les sommes perdues, d'autant plus qu'il ne s'agit pas d'argent neuf, mais d'un réaménagement des budgets existants.

Autre disparition qui nuit au développement du secteur muséal, celui de l'abolition du Programme d'initiatives culturelles (PIC), doté de fonds d'immobilisation qui permettait de contribuer à l'amélioration du réseau et dont la muséologie scientifique au Québec a profité. Mais désormais, seul un recours au Bureau fédéral de développement est possible à la condition d'un appui financier du PAM, qui n'a pas de crédits à ce chapitre !

Les musées souffrent de sous-financement (particulièrement les petits et les musées intermédiaires) et le personnel, au demeurant scolarisé et compétent, y est sous-payé et occupe souvent des emplois précaires. On parle de problèmes majeurs comme le manque de ressources humaines, faute de budget, et les conditions d'exercice difficiles : rarement d'avantages sociaux ou d'assurances collectives, précarité des emplois, surcharge de travail faute de main-d'œuvre, voilà le lot d'un très grand nombre d'institutions.

2. Inégalité d'accès à des programmes selon les typologies

Cet état de chose fait aussi en sorte que se dressent des écarts entre les différents types de musées. Ainsi les musées qui diffusent l'art contemporain, étant admissibles aux programmes de subvention du CAC, ont pu bénéficier des accroissements budgétaires consentis au Conseil des arts du Canada, ce qui est fort heureux en ce sens qu'un certain retard a pu être comblé. Mais en ce qui concerne les établissements voués à l'histoire, l'ethnologie, les sciences ou l'archéologie, rien de tel n'existant, les problèmes de financement se sont aggravés.

3. Collections

Le rôle de la Commission des biens culturels devrait être maintenu, voire bonifié, puisque complémentaire en ce qui concerne les acquisitions. Les collections au Canada sont aussi tributaires de cet organisme. Il faudrait par ailleurs développer des programmes d'aide aux acquisitions, créer des incitatifs fiscaux. Encore ici, il n'existe que peu de chose hormis le programme du CAC, qui a permis l'acquisition de quelques œuvres d'art contemporain. Dans les autres secteurs aucun programme ne permet l'enrichissement, par voie d'achats, des collections muséales.

4. Circulation

Le projet de Loi C-64, loi instaurant un programme d'indemnisation pour les expositions itinérantes, est une initiative très attendue du milieu des musées. Tel que libellé, cependant, nombre d'inquiétudes surgissent là aussi. En effet, il appert que seuls les grands musées pourront bénéficier de ces mesures en raison des exigences données. En novembre dernier, lors d'un symposium de l'Association des musées canadiens sur la question de la circulation des expositions, on mentionnait que le plafond s'appliquerait aux expositions de 500 000 $ et plus.

Peu de musées à travers le Canada peuvent réaliser des expositions de cette ampleur budgétaire ; pourtant, que des dommages surviennent pour une exposition de 90 000$ ou de 200 000$, pour un petit musée c'est la catastrophe et peut-être la mise en veilleuse de la circulation de futures expositions.

Autre problème, celui de la circulation dans au moins deux provinces. Quand on connaît le fonctionnement des expositions internationales, il est très rare qu'une exposition majeure fasse deux arrêts dans un même pays ; la pratique veut plutôt une présentation en Europe, une aux États-Unis et une au Canada. Voilà pour les grandes expositions.

Et on ne peut que s'inquiéter des clauses de règlements qui décrèteront ce qui fait la qualité pédagogique et professionnelle et l'importance et l'intérêt pour les Canadiens, du thème traité et du contenu. Il y a de quoi être très inquiets de cette volonté de contrôler. La grande ouverture intellectuelle reconnue au Canada ne peut s'accommoder de telles contraintes.

Quant à la circulation des expositions hors Québec, il faut évidemment qu'elles soient bilingues, ce qui augmente les coûts. Les expositions unilingues anglaises ont un marché plus vaste.

Le libellé qui définit ce qu'est une exposition admissible, soit de contenir un nombre d'objets en provenance de l'étranger supérieur au nombre d'objets canadiens, laisse perplexe. Les expositions en provenance de l'étranger ne contiennent aucun objet canadien et dans le cas de figure où une exposition ne ferait qu'un arrêt au Canada, elle ne serait donc pas admissible !

Pour les expositions produites au Canada, il se peut en effet qu'un sujet d'exposition ne concerne que les seuls résidents d'une province ; si tel est le cas d'une exposition en provenance de Terre-Neuve ou du Québec, pourquoi pénaliser le producteur? Ces citoyens sont aussi des Canadiens. Les musées ont aussi des responsabilités de diffusion dans leur milieu.

Les nouvelles orientations du PAM sont de plus en plus contraignantes et semblent fortement teintées de politique au détriment du projet muséal.

5. Mondialisation

Tel qu'orienté, le PAM est très centré sur lui-même, les Canadiens parlent aux Canadiens. Il faudrait que les Canadiens puissent aussi parler au reste du monde et entendent parler du reste du monde. C'est ainsi que devraient se multiplier les programmes d'accord du type Canada-France qui ont eu des retombées très bénéfiques, qui ont permis de faire connaître le savoir-faire d'ici, de développer des projets en partenariat et des coproductions. Des pays, qu'on songe à la Suède, ont réussi à créer de véritables projets de coopération internationale. Le Canada pourrait être à ce chapitre aussi exemplaire et, pourquoi pas un leader.

Il faudrait de plus créer un programme permettant d'aider au financement de coproductions d'expositions avec l'étranger, de circulation de nos produits à l'étranger, mais également d'accueil.

6. Nouvelles technologies

Il faut maintenir et développer les projets d'informatisation et de diffusion des collections. Nos collections sont de grande valeur. Elles témoignent de notre passé, nous ancrent dans le présent et sont précurseurs de notre devenir.

Le pays se doit d'être à la fine pointe de ces technologies, tant en matière de gestion que de diffusion. C'est aussi grâce à ces nouvelles technologies, enjeu capital de la diffusion de l'information (dont les musées sont détenteurs et producteurs), qu'on abolit les frontières entre clientèles, entre disciplines en encourageant la mise en commun, la multidisciplinarité et les nouvelles lectures de ces connaissances. Le RCIP qui a eu des effets positifs majeurs en matière d'informatisation des collections doit être supporté dans son déploiement.

De plus, il est important que la muséographie continue d'être innovatrice en ce secteur, que l'on songe aux performances de plusieurs institutions québécoises. Cependant, ces nouvelles technologies muséographiques impliquent aussi des budgets très importants. Il faudrait pouvoir accompagner les musées dans la poursuite de cette avancée. Ici, l'État a certainement un rôle à jouer pour faire en sorte que ne soit pas dénaturée l'exploitation de ces sources considérables d'information par des intérêts commerciaux. Le libre accès d'être préservé tout comme l'éthique s'y rattachant.

La réputation des institutions muséales canadiennes est de plus en plus perçue à l'étranger comme exemplaire et innovatrice et il faut que les programmes appuient cette lancée.

7. Démographie

Les musées qui sont résolument tournés vers leurs publics n'ont pas besoin qu'on leur édicte quelles clientèles privilégier : autochtones, nouveaux arrivants, personnes âgées. C'est leur responsabilité de faire en sorte que les diverses clientèles puissent s'y reconnaître, puissent y trouver les codes d'accès aux connaissances, savoirs et pratiques. Ils sont capables de déceler les tendances, de réagir aux modifications du paysage démographique. Ce dont ils ont besoin, ce sont des ressources, des supports financiers pour réaliser cette diversification et le renouvellement des produits.

8. Rôles du gouvernement canadien

Les rôles d'appui financier, de « facilitateur » et de législateur demeurent importants. L'approche à privilégier est celle du arm's length dans une société mature qui fait confiance. Quant aux musées nationaux, le gouvernement doit maintenir l'appui à la protection, la recherche et la diffusion de ce patrimoine national.

« Elles (les nouvelles écoles de muséologie) reconnaissent que leur capital d'exploitation n'est pas seulement constitué par les collections du musée, mais par l'ensemble du patrimoine, matériel ou immatériel, du territoire considéré...

... les administrations nationales, régionales et locales devraient reconnaître que les musées peuvent jouer et jouent effectivement un rôle important pour consigner et exprimer publiquement l'identité distincte de leur territoire d'élection... c'est pourquoi les mesures destinées à soutenir et à développer les musées dans cet esprit devraient devenir un élément de plus en plus important de la politique culturelle. »

Notre diversité créatrice. Rapport de la Commission mondiale de la culture et du développement, 1995.

Ce même rapport, qui confirme le musée comme dépositaire et source d'information, affirme qu'il devrait être appuyé par les politiques culturelles pour remplir ces rôles.

Par ailleurs, le gouvernement devrait appuyer le milieu qui se prend en mains, encourager les organismes de coordination tels les regroupements muséaux des provinces, dont la Société des musées québécois, qui connaissent les besoins, font du travail de terrain en ce qui concerne la formation, le perfectionnement, les projets collectifs et de mise en réseau. La coordination de ces secteurs devrait leur être reconnue et que l'on appuie le « faire-faire ».

En résumé, il importe que l'État :

La Société des musées québécois remercie la Commission du patrimoine canadien pour cette occasion qui lui est donnée de participer à cet exercice et offre toute sa collaboration pour la poursuite d'une réflexion, ou pour tout groupe de travail, sur ces questions primordiales pour la société.

Hélène Pagé, Présidente de la Société des musées québécois

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