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Enjeux |
La Société des musées québécois (SMQ) désire remercier le Comité permanent du Patrimoine canadien de lui permettre d’exprimer son opinion concernant le besoin d’une politique muséale canadienne et celle sur les récentes coupures annoncées au Programme d’aide aux musées.
Fondée en 1958, la SMQ regroupe et représente quelque 300 institutions muséales (musées, centres d’exposition et lieux d’interprétation) ainsi que les professionnels de la muséologie du Québec. Par les services qu’elle dispense, elle œuvre au développement du secteur et de ses différentes fonctions tout en faisant la promotion des institutions muséales aux plans national et international. Ses actions ont pour cadre les intérêts supérieurs du réseau muséal québécois.
L’ÉTONNANT PARADOXE DES MUSÉES : À LA FOIS PERFORMANTS ET EN DIFFICULTÉS, POPULAIRES ET SOUS-ESTIMÉS, SYMBOLES DE STABILITÉ MAIS EN ÉQUILIBRE PRÉCAIRE
La situation paradoxale des institutions muséales canadiennes et québécoises mérite que l’on s’y attarde car elle donne un éclairage judicieux sur ce que pourrait et devrait être le rôle du gouvernement fédéral en ce domaine. Les musées, lieux d’interprétation et centres d’exposition du Canada constituent un réseau unique et complexe de plus de 2 000 institutions, ancrées dans l’ensemble de son territoire. Elles en conservent les traces par l’entremise de collections d’objets et d’œuvres d’une grande valeur. Ces richesses nationales permettent, par leur étude et leur interprétation, de mieux comprendre notre histoire et celle du monde qui nous entoure. Qu’elles se consacrent à l’histoire, à l’art ou aux sciences, les institutions muséales sont non seulement des lieux d’éducation, mais aussi des espaces de délectation, d’échange et d’ouverture. Par leur programmation dynamique, elles sont devenues des attraits incontournables du tourisme culturel.
Annuellement, 12 millions de visiteurs fréquentent les quelque 420 institutions muséales du Québec. À la grande popularité des musées s’oppose un phénomène de plafonnement. Globalement, la clientèle n’augmente plus depuis quelques années déjà malgré les efforts de promotion et de démocratisation. En fait, le sous-financement que vit le milieu muséal depuis principalement les quinze dernières années annule tous les efforts consentis pour en assurer le développement. La régression pointe à l’horizon si rien n’est fait.
Encore perçu comme un symbole de stabilité, une valeur sûre de la société, un lieu de référence, le musée d’aujourd’hui vit en équilibre précaire (pour certains, il s’agit littéralement de traverser une zone de turbulence) et nonobstant les compétences et le dévouement de ses gestionnaires, professionnels et bénévoles, le musée a besoin d’aide pour survivre et poursuivre sa mission.
FAIRE FACE À LA MUSIQUE : LES MUSÉES DE DEMAIN OU L’AVENIR DES MUSÉES
À la croisée des chemins, les musées font face à de nouveaux défis. À la Société des musées québécois, nous croyons fermement à l’avenir des musées car tout aussi imposant est le potentiel dont ils disposent pour faire face à la musique. Parmi les grands défis à relever, celui d’élargir les publics déjà nombreux est de tout premier ordre. Pour ce faire, les musées doivent composer avec une très grande concurrence au cœur même de l’offre culturelle. L’intérêt grandissant pour le tourisme culturel constitue une opportunité indéniable pour les musées en autant qu’ils sauront et pourront positionner leurs produits et commercialiser leur offre.
Les pratiques culturelles changent, l’évolution technologique et particulièrement l’arrivée d’Internet marquent le pas non seulement chez les jeunes générations mais également auprès des baby boomers. Le tissu social lui-même est en mutation constante : diversité culturelle, nouveaux enjeux sociaux et moraux, écart grandissant entre les pauvres et les riches, mondialisation, environnement… En plus d’être un lieu de référence, le musée d’aujourd’hui ne peut s’abstraire aux attentes nouvelles qui s’ajoutent à ses mandats, faisant de lui un espace de médiation sociale. Le musée est devenu forum d’idées, lieu d’ouverture au monde et acteur de changement.
Pour faire face à ces nouveaux défis, le musée doit d’abord
miser sur ses forces, ses particularités, tout en tablant sur ses habiletés
à travailler de concert avec son milieu et ses nombreux partenaires.
Utiliser son plein potentiel devient alors la seule stratégie gagnante.
Dans le cas des musées, cela veut dire réhabiliter les fonctions
de recherche, valoriser les collections, élargir la diffusion des savoirs,
offrir de nouvelles expériences et miser sur l’authenticité
tout en exploitant les nouvelles possibilités tant technologiques que
muséographiques.
Pour demeurer intéressants, les musées doivent d’abord miser
sur leurs spécialités propres. Cette condition sine qua non est
à la base de tout geste de communication des musées vers leurs
publics. L’avenir des musées passe donc par la capacité
qu’ils auront d’être d’abord et avant tout eux-mêmes,
c’est-à-dire des lieux de conservation, d’étude, d’éducation
et de diffusion auprès du public. Leur développement dépendra
tout autant des conditions dans lesquelles ils pourront développer leurs
clientèles, élargir leur interaction avec leurs partenaires et
leur environnement et stabiliser leur situation financière.
« WITH A LITTLE HELP FROM MY FRIENDS »
Tout récemment la SMQ a publié une analyse de profession faisant état de l’évolution de la tâche de directeur d’institution muséale. Cette analyse résulte d’un processus de travail mené rigoureusement avec des gestionnaires de différents types de musées (différentes tailles, mandats, situations géographiques, etc.). Les résultats mettent clairement à jour ce que d’aucuns n’ignoraient pas, à savoir la part immense du travail de direction consacrée au financement de son institution. S’il en a été souvent ainsi, jamais cette tâche n’aura accaparé autant le quotidien des directions muséales. Ces dernières sont devenues des spécialistes des montages financiers complexes impliquant un nombre de partenaires de plus en plus variés, chacun d’eux ayant ses propres attentes, ses propres conventions comptables et ses restrictions.
L’écologie financière des musées est en constante précarité et les directeurs de musée y consacrent une telle énergie que plusieurs abdiquent, las de ne pouvoir exercer de façon plus équilibrée leur profession de muséologue et de communicateur auprès du public. Pourtant, nous finissons par y arriver « with a little help from my friends » et les amis sont nombreux : donateurs, bénévoles, municipalités, gouvernements des provinces, gouvernement fédéral.
La Société des musées québécois est convaincue de la nécessité de changer la perception des instances gouvernementales à l’égard du financement des musées. Soutenir les musées c’est aussi investir dans un patrimoine collectif dont la seule composante des collections d’intérêt national justifie la mise, sans mentionner les injections dans les économies locales, les emplois créés, la rétention des clientèles touristiques, etc.
UNE NOUVELLE POLITIQUE FÉDÉRALE DES MUSÉES : POUR UNE MEILLEURE LOGIQUE D’INTERVENTION ET UN ENGAGEMENT ACCRU
Au Canada, le rôle du gouvernement fédéral en matière de culture est majeur. Il en va de même pour l’avenir des musées. À cet égard, l’engagement du gouvernement fédéral est riche d’une tradition que nous reconnaissons d’emblée, tradition qui fut et demeure déterminante dans l’évolution du milieu muséal québécois. Aussi, nous partageons tout à fait l’avis de nos collègues de l’Association des musées de l’Alberta (AMA) à savoir que le rôle du gouvernement fédéral en matière de musées repose principalement sur les trois composantes suivantes :
• Assurer l’intendance des musées nationaux,
• Conserver et protéger le riche patrimoine du Canada pour les générations présentes et futures,
• Aider à la conservation, l’interprétation et la diffusion des collections d’intérêt national que l’on trouve à travers tout le Canada. Ces collections sont exceptionnelles par leur richesse et leur spécificité tant dans le domaine scientifique, qu’historique et artistique.
Du même souffle, nous croyons fermement à la nécessité d’une nouvelle politique fédérale des musées qui permettrait une meilleure logique d’intervention dans les différentes fonctions dévolues aux musées, dans la mesure où elle serait accompagnée d’un engagement financier accru et pluriannuel.
Au cours des deux dernières années nous avons participé et collaboré étroitement avec l’Association des musées canadiens lors de consultations nationales et de rencontres avec le ministère du Patrimoine canadien. Ce processus de consultation mené de façon exemplaire a permis de dégager les lignes de force d’un consensus ralliant l’ensemble des associations provinciales. Une telle opération mérite respect et témoigne de la maturité du milieu muséal. Les résultats obtenus de ces consultations constituent, selon nous, un excellent canevas pour la mise en place d’une nouvelle politique que nous souhaitons vivement accompagnée de financement pluriannuel.
Il convient ici de préciser le très grand avantage que revêt ce type de financement pour nos institutions. L’obtention de financement sur une base pluriannuelle (cinq ou trois ans au minimum) permet une utilisation beaucoup plus rentable des argents versés. En effet, la juste planification des budgets annuels, une meilleure prévision des mouvements de trésorerie, une plus grande capacité d’attirer d’autres partenaires financiers sont quelques-uns des avantages d’une telle pratique. À ceux-ci s’ajoutent un élément de stabilisation de l’écologie financière du musée, une meilleure planification des plans de travail et un allègement de la lourdeur administrative. En bref, de l’argent plus rentable.
Encore une fois, cet argumentaire témoigne du sérieux de la démarche des musées canadiens pour l’obtention d’une politique efficace des musées. Dans un tel contexte, nous avons appris avec étonnement qu’il semblerait nécessaire de refaire des consultations auprès du milieu avant d’aller plus loin dans la mise en place d’une nouvelle politique. Nous ne pouvons cacher notre déception devant une telle situation puisque tout ce travail a été fait, d’excellente manière, au cours des deux dernières années.
COUPER C’EST DÉTRUIRE
Le 25 septembre dernier, nous avons appris que le Programme d’aide aux musées (PAM) serait coupé de 4,6 M$ au cours des deux prochaines années. Cette annonce a semé la consternation à travers tout le pays et pour cause : le seul programme consacré exclusivement aux musées voyait du coup son enveloppe amputée de 25%. Le milieu muséal québécois n’accepte pas cette coupure, pas plus que les arguments qui semblent l’avoir justifiée, ni la conjoncture dans laquelle elle fut annoncée.
D’abord l’impact. Il semble que l’impact d’une telle coupure fut, dans le meilleur des cas, sous-estimé. À titre d’exemple, nous citerons quelques données relatives à l’exercice 2004-2005 permettant de juger des dégâts de cette mesure. Durant cette année, 58 projets présentés par le Québec furent supportés par le PAM. Ceux-ci provenaient de musées, centres d’exposition et lieux d’interprétation de toutes les régions de la province. Ces projets auront permis des réalisations multiples dont principalement, la production et la circulation d’expositions à travers le pays, la création de sites Web, la gestion de collections, des étapes de numérisation, des études de faisabilité, la mise en place de programmes éducatifs, etc. Bref, du travail majeur, du travail de fond. Ces 58 projets se sont partagé un peu plus de 2,3 M$ d’aide sur les 9 M$ disponibles annuellement dans ce programme. Une coupe de 25%, telle qu’annoncée récemment, aurait pour effet de réduire jusqu’à preuve du contraire l’aide accordée au Québec à 1,7 M$. On peut également supposer que 33 projets auraient été retenus plutôt que 58.
Ceci ne représente qu’un aspect des coupures car à cela s’ajoute la déstabilisation des plans de travail et celle de l’offre des musées envers ses publics. Ainsi, le musée producteur d’une exposition itinérante dont il doit annuler la mise en circulation ébranle la confiance que lui accordent ses partenaires, contrarie les organismes et collectionneurs prêteurs impliqués, subit des pertes à l’égard des sommes déjà encourues indirectement, etc. La mise en place et la circulation d’une exposition itinérante est le résultat de plusieurs années de travail. Couper c’est détruire des efforts et des espoirs.
Lors de l’annonce des coupures, une certaine inefficacité dans la gestion des sommes accordées a été amenée comme argument. S’agissait-il d’inefficacité reliée à une bureaucratie trop lourde ou d’une inefficacité de la part des musées recevant cette aide? L’ambiguïté d’une telle affirmation est pour le moins irritante puisqu’elle induit, auprès des partenaires et du public, l’idée d’un milieu manquant de professionnalisme. Couper, c’est parfois détruire des liens de confiance.
La SMQ s’est aussi indignée du contexte dans lequel fut annoncée cette coupure, soit 24 heures après l’annonce d’un surplus de 13 milliards par le gouvernement canadien, surplus acheminé au recouvrement de la dette. Couper dans ce contexte, c’est donner un bien mauvais signal.
LES DEUX DEMANDES DE LA SMQ : RÉTABLIR LA CONFIANCE ET PRÉPARER L’AVENIR
Par la présente, la Société des musées québécois désire, par l’entremise du Comité permanent du Patrimoine canadien, adresser à nouveau au Très Honorable Stephen Harper, Premier ministre du Canada, et à la ministre du Patrimoine canadien, madame Bev Oda, les deux demandes suivantes :
? Rétablir la confiance en annulant la décision de réduire
l’enveloppe budgétaire du Programme d’aide aux musées
et maintenir cette enveloppe à son niveau actuel jusqu’à
la mise en place d’une politique muséale canadienne.
? Préparer l’avenir en honorant immédiatement la promesse
électorale du Parti conservateur du Canada en implantant une nouvelle
politique muséale canadienne assortie de fonds pour un financement pluriannuel
des musées partout au Canada dans les meilleurs délais.
Ces demandes émanent des deux résolutions ci-dessous qui ont été adoptées à l’unanimité lors de l’assemblée générale annuelle de la SMQ tenue le 4 octobre 2006, à Saguenay.
Résolution No 1
Attendu que les musées sont des institutions essentielles
pour nos communautés partout à travers le pays;
Attendu que les musées canadiens accueillent 59 millions
de visiteurs par année, qu’ils sont supportés par plus de
400 000 membres et comptent sur plus de 55 000 bénévoles;
Attendu que les musées québécois accueillent
en moyenne 12 millions de visiteurs annuellement et procurent de l’emploi
à quelque 6 000 professionnels et travailleurs;
Attendu que les musées créent des liens entre
les Canadiens et qu’ils sont des lieux de mise en valeur de nos réalisations
à travers le monde;
Attendu que les musées préservent notre histoire,
notre art, nos réalisations scientifiques et culturelles;
Attendu que les musées sont des lieux d’apprentissage
et d’éducation pour les enfants, les adultes et les familles;
Attendu que les musées jouent un rôle majeur dans
la construction des identités collectives et d’intégration
sociale;
Attendu que les Comités permanents du Patrimoine canadien
et des Finances ont fait, aux différents gouvernements précédents
et actuels, des recommandations successives en faveur de nouveaux investissements
dans les musées;
Attendu qu’une politique fédérale des musées
est appuyée par les provinces et les territoires du Canada, par l’industrie
touristique, les villes, municipalités et plusieurs autres entités;
Nous demandons donc instamment au gouvernement du Canada d’honorer immédiatement la promesse électorale du Parti conservateur du Canada en implantant une nouvelle politique muséale canadienne assortie de fonds pour un financement pluriannuel des musées partout au Canada dans les meilleurs délais.
Résolution No 2
Attendu les recommandations favorables des Comités
permanents du Patrimoine canadien et des Finances visant de nouveaux investissements
dans les musées;
Attendu les engagements électoraux du Parti conservateur
du Canada maintenant au pouvoir d’implanter une nouvelle politique muséale
canadienne assortie de fonds pour un financement pluriannuel des musées
partout au Canada;
Attendu l’importance vitale du Programme d’aide
aux musées administré par le ministère du Patrimoine canadien
pour les institutions muséales et leurs mandats publics qui visent l’ensemble
des citoyens;
Attendu que l’enveloppe budgétaire accordée
au Programme d’aide aux musées est depuis longtemps insuffisante;
Nous demandons instamment que le gouvernement du Canada annule
la décision de réduire l’enveloppe budgétaire du
Programme d’aide aux musées, et qu’il maintienne cette enveloppe
à son niveau actuel jusqu’à la mise en place d’une
politique muséale canadienne
Guy Vadeboncoeur
Président
Michel Perron
Directeur général
| Société des musées québécois | www.smq.qc.ca | Dernière mise à jour : le 6 janvier 2012 |